Contact! 9.2 Printemps 1996 / Spring 1996
 
Au concert
par Piotr Grella-Mozejko
In Concert
by Piotr Grella-Mozejko

Jean-Guy Boisvert: clarinette et traitement électronique
Série de concerts New Music Alberta
King's College, 9 novembre 1995

La toute nouvelle salle de concert du King's College est un espace beau et intime qui, en dépit de sa petite taille, possède une excellente acoustique. Idéal donc pour la musique actuelle. En cette froide nuit de novembre, la salle avait l'air un peu en désordre. Un tiers de la scène était "encombrée" de câbles, amplificateurs, haut-parleurs, multiprises, micros, équipement pour le traitement du signal, ordinateurs et console de mixage. Jean-Guy Boisvert, étonnant clarinettiste de Trois-Rivières au Québec, était sur le point de débuter le concert qui marquerait le début de la saison du Edmonton Composers' Concert Society.

En 1995, pour la première fois en dix ans de fonctionnement, le Composers' Concert Society a reçu une subvention du Conseil des Arts du Canada qui, ajoutée à celle de l'Alberta Foundation for the Arts, a fourni les fonds nécessaires pour étendre l'habituelle saison - qui porte maintenant le nom de New Music Alberta - à quatre concerts.

Le conseil d'administration de la société a retenu le projet de Boisvert parmi les vingt soumissions qui lui ont été faites et dont il faut mentionner qu'elles venaient essentiellement d'autres provinces. Une indication intéressante du changement de perception de la musique actuelle en Alberta. Et ce n'est que mérité! Car avec son festival annuel de musique actuelle à Edmonton (un autre événement organisé par le Edmonton Composers' Concert Society), ses symposiums, congrès et productions à Banff, ses deux séries de concerts consacrées exclusivement à la musique contemporaine (une à Calgary et une à Edmonton) et sa pléiade d'artistes, groupes ou solistes de musique contemporaine (New Works Calgary, The Hammerhead Consort, St. Crispin's Ensemble, l'ensemble de percussions de John McCormick, Roger Admiral, Collen Athparia, Jeremy Brown, Bill Damur, Marnie Giesbrecht, Corey Hamm, Don Ross, William Street pour n'en nommer que quelques uns), l'Alberta est maintenant un haut lieu de la musique actuelle. Il se passe des choses magnifiques dans cette province et ce n'est pas fini!

Au programme du récital de Boisvert, six oeuvres de compositeurs canadiens, toutes écrites pour lui. Les programmes de Boisvert sont toujours très bien pensés, ils ont un fil conducteur et progressent en douceur vers un point culminant. Le concert à Edmonton était assez long - environ quatre-vingt dix minutes - en raison de la captation radio par CBC pour l'émission "Two New Hours" de David Jaeger mais le programme était si varié et si bien organisé que personne ne songea à s'en plaindre. Les six oeuvres au programme étaient agencées en deux blocs de trois compositions. Dans la première partie, nous avons donc pu entendre Praescio IV de Bruce Pennycook, ektenes III d'alcides lanza et DEEPENING THROUGH THE SILENT SPHERES de David Eagle et, après l'entracte, Traces de Keith Hamel, Melisma de Christos Hatziz et Sagittaire instantané de Jean Piché.

La pièce de Pennycook pour clarinette et traitement électronique en direct (que l'on retrouve sur le CD de Boisvert intitulé Zodiac/Zodiaque - SBS-586-CD) est une oeuvre étrange. Ni ennuyeuse, ni passionnante, simplement un travail bien conçu et bien écrit qui réussit très bien dans l'amalgame des sons instrumentaux et de la technologie. Ce type de musique pourrait être programmé entre Mozart et Brahms et personne ne s'en offusquerait. Et c'est peut-être là sa force. On reste avec l'impression que le compositeur a délibérément évité toute marque d'expression ou de style afin de créer un paysage sonore pur et vibrant. Il n'y a aucun mal à ça.

Par contraste, la composition pour clarinette, enregistrement sur DAT et traitement signée par lanza paraissait avoir un contenu émotif très fort, au sens le plus positif du terme. Il s'agit d'un travail sombre et sensuel qui explore (au sens métaphorique bien entendu) les abysses d'une imagination humaine quelque peu trouble. Pour faire une comparaison avec les arts visuels, on pourrait dire que ektenes III évoque certaines oeuvres de Max Ernst: texture riche, dense et intriguante. Chez lanza, les sons préenregistrés, le traitement et la clarinette se fondent en un nouvel être qui fascine et dont la douleur évidente était rendue par les cris étouffés de la clarinette. Du point de vue technologique, cette pièce s'inspire de la tradition d'expérimentation européenne des années 60 et 70, une tradition qui avait très fortement influencé les compositeurs latino-américains tels Carlos Roque Alsina, Manuel Enriquez, Julio Estrada ou Mauricio Kagel. La musique de lanza ne fait aucun compromis, les techniques d'interprétation sont étendues et multiples et aucune concession n'est faite au minimalisme ou aux tonalités "à la mode". ektenes III nous rappelle que la bonne vieille avant-garde a toujours du bon!

La composition de David Eagle pour clarinette et traitement électronique est également une oeuvre complexe, difficile, mais contrairement à alcides lanza, Eagle n'a pas choisi de dénaturer l'instrument, l'ensemble restant dans le strict domaine des pratiques instrumentales courantes. L'écriture en revanche comporte de très grands intervalles pour la clarinette, ce qui n'est pas de tout repos pour l'interprète! Du point de vue sonore, DEEPENING... est typique du travail d'Eagle: robuste et sévère mais tout de même très expressif.

La pièce de Keith Hamel m'a tout à fait séduit. Comme le signale le compositeur: "l'équipement électronique (...) est minimal: un ordinateur Macintosh, un convertisseur et un seul synthétiseur (modèle commercial). Le logiciel (utilisant le langage de programmation MAX) répond à l'interprète et contrôle tous les sons électroacoustiques produits par le synthétiseur. La pièce explore la relation entre la mélodie et l'harmonie par le biais de la granulation et très rapidement, le matériel mélodique présenté par la clarinette est répété...". Le résultat est très subtil, très intègre du point de vue du style et d'une élégance raffinée. Sans aucun conteste, une des plus belles pièces du genre qui m'ait été donné d'entendre. Il est rare de trouver aujourd'hui une si belle écriture instrumentale si bien complétée par le traitement électronique.

Basée sur le taqsin "une forme d'improvisation non rythmique et lente issue du folklore grec", la composition de Christos Hatzis m'a paru un peu longue. Elle consiste en une phrase mélismatique (en partie une citation d'un virtuose grec, Tassos Chalkias) contrastant avec une sorte de bourdonnement sur une seule note et ne réussit pas à capter l'attention comme l'avaient fait les pièces de lanza ou Hamel. Par moment, le bourdonnement, dans sa monotonie, finit par interférer avec la mélodie. Ce qui ce voulait être un hommage à une forme fascinante de la musique folklorique s'est avéré être un autre exercice de patience (et, comme chacun sait, la patience a des limites...)

Sagittaire instantané de Jean Piché, dernière oeuvre au programme a surpris par son sérieux. On connaît Piché pour son travail généralement influencée par des formes populaires. Cette fois, il s'est essayé à quelque de plus radical, du moins pour lui. Une pièce bien conçue, intense qui fut une fin parfaite à cette soirée parfaite en compagnie du parfait interprète de musique actuelle.

- Piotr Grella-Mozejko, 73637.1225@compuserve.com, est un compositeur vivant à Edmonton.

Traduction: Isabelle Wolfmann

Jean-Guy Boisvert, clarinet and electronics
New Music Alberta Concert Series (Concert #1)
King's College, November 9, 1995

Edmonton King's College brand new concert hall is a beautiful and intimate space with - despite its relatively small size - excellent acoustics. A perfect venue for new music, indeed. On a rather cold November night, the hall looked almost messy, one third of its stage "littered" with cords, amplifiers, loudspeakers, power bars, microphones, signal processors, computer and a mixing board - Jean-Guy Boisvert, clarinetist extraordinaire from Trois-Rivières, Québec, was just about to open the Edmonton Composers' Concert Society new season.

In 1995, for the first time in a decade-long history, the Society received an operating grant from the Canada Council, which along with another grant from the Alberta Foundation for the Arts, enabled the organization to expand its regular concert series - called New Music Alberta - into fours concerts.

Boisverts' submission was selected by the Society's Board of Directors from among over twenty proposals, which came mostly from outside the province - an interesting indication of changing perception of the new music environment in Alberta. And rightfully so! With an annual new music festival in Edmonton (this event has also been organized by the Edmonton Composers' Concert Society); yearly symposia, conferences and productions in Banff; two regular concert series devoted entirely to contemporary music - one in Calgary and one in Edmonton; an abundance of new music-oriented soloists and groups (New Works Calgary, The Hammerhead Consort, St. Crispin's Ensemble, John McCormick's Percussion Ensemble, Roger Admiral, Colleen Athparia, Jeremy Brown, Bill Damur, Marnie Giesbrecht, Corey Hamm, Don Ross, William Street, to mention just a few) Alberta has, in the last four-five years, become a hot-bed for new music. There are wonderful things happening here - and there is more to come yet!

Boisvert's recital featured six works, all written by Canadian composers especially for him. It must be stressed that Boisvert has a very special talent for composing his programs. They always develop smoothly, piece by piece, toward a contextual fulfillment and climax. His Edmonton concert was quite long - the production was picked up by the CBC for David Jaeger's Two New Hours, hence the need to have almost ninety minutes with of music - but so varied and thoroughly arranged that nobody could complain about it. The six works were grouped in two three-piece blocks: Bruce Pennycook's Praescio IV, alcides lanza's ektenes III, and David Eagle's DEEPENINIG THROUGH THE SILENT SPHERES were followed after intermission Keith Hamel's Traces, Christos Hatziz' Melisma, and Jean Piché's Sagittaire instantané.

The Pennycook (scored for clarinet and live electronics; the work is available on Boisvert's CD Zodiac/Zodiaque - SNS-586-CD) is a strange piece in that it neither really bothers, nor really excites - it is, simply, a well-conceived and well-written work, which offers a very successful fusion of instrumental sound and technology. This music could easily be placed between Mozart and Brahms without offending anyone - and this is, perhaps, its main strength. The composer, it seems, distanced himself from any bold expressive and stylistic statements in order to create a pure, impassioned, sonic landscape. And this is not necessarily bad.

The lanza (for clarinet, prerecorded DAT and signal processing ) proved, in contrast, to be hyper-emotional, in the most positive sense of the word. It is a dark and sultry work exploring (metaphorically, of course) the mysterious abyss of disturbed human imagination. If one drew a comparison to visual arts, ektenes III would probably evoke certain works of Max Ernst - its texture is complex, dense, intriguing, the three components: prerecorded sounds, signal processing and clarinet melt into one fascinating new being, whose suffering is made even clearer by suffocated screams of the player. Technologically, the work can be situated within the European experimental tradition of the 60's and the 70's, the tradition which has had a tremendous impact on and, in turn, has been heavily influenced by many Latin American composers such as Carlos Roque Alsina, Manuel Enriquez, Julio Estrada or Mauricio Kagel. The music is totally uncompromising in its abundance of extended playing techniques and the lack of any concessions to now fashionable minimalism or new tonality. ektenes III shows that the old good avant-garde should not be underestimated at all!

The Eagle (for clarinet and live electronics) is also a complex, difficult work. Unlike alcides lanza, though, David Eagle did not indulge himself in changing the nature of the instrument - everything remains within the realm of ordinary performing practices. Instead, the clarinet part has got a lot of huge leaps, which make the performer sweat... Sonically, DEEPENING... is a typical Eagle - stylistically robust and severe, yet highly expressive.

I found the Hamel to be absolutely convincing. As the composer points out "the electronic requirements (...) are kept to the minimum. A Macintosh computer, a pitch-tomidi converter and a single commercial synthesizer. Software, written using MAX programming language, responds to live performance, and controls all aspects of the electroacoustic sounds that are produced by the synthesizer. The piece explores the relation between melody and harmony by granulizing and rapidly repeating the melodic material presented by the clarinet...". The overall result was that of subtlety, stylistic integrity and sophisticated elegance - truly one of the best pieces of this kind I have ever listened to. Today, one can rarely hear such beautifully written instrumental parts which complement the electronics so well..

Based on taqsin - "a slow, non-rhythmic improvisatory piece in Greek folk music", the Hatzis turned out to be a bit too long. The work, in which melismatic line unfolds - from a Greek virtuoso Tassos Chalkias quotation to Hatzis own music - against the background of a simple, single-pitched drone, does not have the same attention-grabbing power as the lanza or the Hamel. At some point, the drone starts, through its monotony, to interfere with the melody: what was intended as a creative tribute to the fascinating form of folk music ( and what for the first eight to ten minutes of music was wonderful) becomes yet another struggle with time (the time usually wins...).

The last piece, Jean Piché's Saggittaire instatané, surprised by its "seriousness". Piché has written a lot of music influenced by more popular genres. This time, he decided to try his hand at something almost, by his standards at least, radical. He wrote a good, intense piece which was a perfect ending to the perfect evening with the perfect interpreter of new music.

- Piotr Grella-Mozejko, 73637.1225@compuserve.com, is a composer living in Edmonton.

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