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par Stéphane Roy |
by Stéphane Roy |
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Superbe concert que celui qui s'est déroulé à l'Usine C le samedi 8 juin dernier. Organisé par l'ACREQ, ce concert Dhomont constitue en effet l'un des plus beaux événements de musique acousmatique auxquels j'ai assisté depuis quelques temps. Grâce à l'excellente acoustique de cette nouvelle salle, à la qualité du système de projection et au grand nombre de haut-parleurs utilisés, les moments d'une musique de très grande qualité ont été, je crois, fidèlement rendus. Au programme figuraient trois oeuvres acousmatiques: Lettre de Sarajevo, Nocturne à Combray et Forêt profonde dans une version remaniée et augmentée. La première, Lettre de Sarajevo, est un mélodrame acousmatique commandé par le Festival d'Art Acousmatique « Futura 96 » (France). Cette oeuvre présente une texture complexe, composée d'un riche enchevêtrement de trames sonores qui émergent successivement au premier plan perceptif avant d'être subjuguées par d'autres trames, créant ainsi une atmosphère où plane une constante inquiétude. On reconnaît ici la couleur sonore caractéristique des sons graves, parfois gutturaux, utilisés par le compositeur dans quelques oeuvres. Mais cette écriture composée en grandes sections, en longs plans sonores qui se déploient jusqu'à leur extinction naturelle, m'apparaît inusitée dans le travail de Francis Dhomont, du moins dans les oeuvres de la « période québécoise » du compositeur. Exempte de ces phases de ruptures, d'interruptions soudaines, de césures dramatiques où alternent tensions et détentes, Lettre de Sarajevo est une oeuvre dominée par une tension constante et ininterrompue : les silences entre les sections forment autant de zones d'ombres où résonne encore le caractère dramatique des séquences qui précèdent. Lettre de Sarajevo est une belle oeuvre noire et inexorable, un cri tranquille répétant inlassablement que le drame dure même lorsque son souvenir s'atténue dans l'oubli. Autre époque, autre sensibilité. Nocturne à Combray est une pièce radiophonique commandée par Radio-Canada et basée sur des extraits de l'oeuvre de Marcel Proust, Du côté de chez Swann. Le temps perdu l'est à jamais, et le rêve s'y confond avec la réalité : dans Nocturne à Combray, le matériau sonore est allusif et onirique, parsemé de citations nostalgiques (cet illusoire temps retrouvé?) qu'évoquent quelques litanies errantes de musique instrumentale du passé. L'oeuvre est ponctuée par l'émergence de nombreuses images fugitives d'êtres et de choses qu'un narrateur à demi conscient se rappelle au creux d'un sommeil agité. La mise en scène de la voix se rapproche de celles que l'on trouve dans les oeuvres antérieures de Francis Dhomont, mais ici, me semble-t-il, elle se fait plus lumineuse, épousant ainsi le caractère contemplatif du texte. Cette mise en scène, généralement stable et bien campée, est profilée tout au début de l'oeuvre par une mélodie de localisations spatiales et de couleurs timbrales qui fait soudainement passer des segments de mots dans des colorations et des espaces différents. À certains moments, un contrepoint de voix nourri par un phénomène d'écho voile légèrement la compréhensibilité des mots, un peu comme lorsque ceux-ci résonnent obstinément dans un esprit qui vacille entre l'éveil et le sommeil. À chacun sa lecture d'À la recherche du temps perdu; personnellement, j'ai tout à fait retrouvé dans Nocturne à Combray l'atmosphère poétique proustienne. Il était une fois une Forêt profonde. Mélodrame acousmatique basé sur la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, cette oeuvre en treize sections forme avec Sous le regard d'un soleil noir (composée voilà treize ans) un diptyque que l'auteur intitule le Cycle des profondeurs. Les récits apparemment innocents qui ont baigné notre enfance, sont autant d'arbres qui nous cachent les replis mystérieux de la forêt, profonds replis de l'âme que Francis Dhomont sonde à travers une lecture psychanalytique des contes de fées. L'oeuvre fait foisonner un riche contrepoint de voix, de textes et de langues. Elle interpole au sein d'une substance sonore saisissante les illustrations successivement mystérieuses et réconfortantes du conte, nous écoutons défiler treize stations qui nous tiennent véritablement en haleine. Francis Dhomont joue dans Forêt profonde avec les archétypes, non seulement ceux que le récit porte en lui (la mort, le bonheur, le courage, la peur et ainsi de suite) mais encore ceux que peut évoquer le substrat sonore. Ainsi l'archétype du réconfort et de l'apaisement, suggéré par de tendres berceuses, est brusquement rompu par le caractère tragique et angoissé de morphologies instables. Cette oeuvre m'a enchanté, ensorcelé par certains passages énigmatiques qui montrent à quel point l'art des sons sait exprimer l'inexprimable. « Qu'est-ce qui se passe? » murmure au début de l'oeuvre une voix inquiète et insolite; une réalité redoutable se cache derrière les paroles qui veulent alors rassurer l'enfant : « ce n'est rien chérie, essaie de dormir... ». Ainsi la vie nous détourne t-elle par certaines douceurs de la morbide pensée de notre disparition prochaine. Les commentaires didactiques inscrits ça et là dans l'oeuvre ne font peut-être pas l'unanimité (un narrateur cite Bettelheim à divers moments); à mon avis ils donnent à l'oeuvre une dimension supplémentaire en attirant l'attention sur la signification inconsciente des contes. En somme, Forêt profonde est une oeuvre prenante et belle qui, je crois, saura soutenir le succès qu'a connu Sous le regard d'un soleil noir. Les deux oeuvres devraient être éditées prochainement sur étiquette empreintes DIGITALes. La projection en salle réalisée par le compositeur rendait justice à la qualité des oeuvres de ce concert. Peut-être aurais-je aimé à certains moments que les niveaux sonores soit légèrement plus élevés, notamment dans Forêt profonde, mais, on le sait, notre écoute peut-être très variable selon le lieu qu'on occupe dans une salle. On ne peut que féliciter les gens de l'ACREQ d'avoir organisé un concert acousmatique d'une telle qualité, car il s'en tient trop rarement ces jours-ci à Montréal. - Stéphane Roy Stéphane Roy royst@ere.umontreal.ca est compositeur. Ses oeuvres ont été jouées dans plusieurs pays en Europe comme en Amerique et ont été primées dans des concours nationaux et internationnaux. Détenteur d'un doctorat en composition il enseigne la perception auditive à l'Université de Montréal. |
A superb concert took place at Montréal's Usine C last Saturday June 8. Organized by ACREQ, this concert of music by Francis Dhomont was one of the most beautiful acousmatic music events I have attended in a long time. Thanks to the excellent acoustics of this new hall, to the high quality of the sound projection system and to the large number of speakers, the details of this outstanding music were, I believe, faithfully rendered. In the program were three acoustmatic works: Lettre de Sarajevo, Nocturne à Combray and a recast and augmented version of Forêt profonde. The first piece, Lettre de Sarajevo, is an acousmatic drama commissioned by the "Futura 96" Festival of Acousmatic Art in France. This work's complex texture, composed of a rich tangle of layers that successively come to the fore before being overtaken by other soundtracks, creates an atmosphere of constant anxiety. I recognized here the characteristic sound colors, the deep sounds, sometimes guttural, used in many of Dhomont's works. But this style of composing in large sections, in long shapes that move along until their natural end, appears to me unusual for his work, at least for the works from his "Quebec period". Without the ruptures, the sudden interruptions, the dramatic stops or the alternating tensions and releases, Lettre de Sarajevo is dominated by constant, uninterrupted tension, and the silences between sections form so many shadow zones where the drama of the preceding sequences still resonate. Lettre de Sarajevo is a beautiful, dark and inexorable work, a tranquil cry, unceasing as it reflects the drama that endures even as the memory fades. From another era and another sensibility, Nocturne à Combray is a radiophonic piece commissioned by Radio-Canada and is based on excerpts from Marcel Proust's Du côté de chez Swann. Lost time is forever, and dream blends with reality. In Nocturne à Combray, the sonic material is allusive and dreamlike, dotted with nostalgic quotations (of illusory time recovered?) that evoke several errant recitals by musical instruments of the past. The work is often punctuated by fugitive images of beings and things remembered by a half-conscious narrator in the grip of an agitated sleep. The setting of the voice approaches that of earlier works by Francis Dhomont but here, it seems to me, it is more luminous so wedded to the contemplative nature of the text. This setting, generally stable and well established, is defined at the start of the piece by a melody of spatial relationships and timbres that suddenly transforms words into colorations and different spaces. At certain times, a counterpoint of voices fed by an echo lightly veils the intelligibility of the words a little like those stubbornly resonated in a mind that vacillates between wakefulness and sleep. To each their own reading of In Search of Lost Time, I certainly discovered in Nocturne à Combray a poetic, Proustian atmosphere. Once upon a time in a deep, dark forest... Forêt profonde, an acousmatic drama based on the Psychoanalysis of Fairytales by Bruno Bettelheim, is a work in thirteen sections and forms, with Sous le regard d'un soleil noir (composed over thirteen years), a diptych that the composer entitles Cycle des profondeurs. Those apparently innocent stories that bathed our childhoods are really trees that hid from us the mysterious roots of the forest, the deep roots the soul of Francis Dhomont probes in his psychoanalytical reading of fairy tales. This composition superimposes a rich counterpoint of voices, texts and languages. At the heart of its gripping sonic material, illustrations successively more mysterious and consoling, building like a fairy tale, we hear thirteen episodes march by keeping us spellbound. Francis Dhomont plays in Forêt profonde with archetypes, not just the ones the narration brings (death, happiness, courage, fear and so on), but as well those that can be invoked by the underlying sounds. So the archetype of comforting and appeasement, suggested by tender lullabies, is brusquely broken by the tragic and anguished character of unstable morphologies. This work enchanted me, bewitched by certain enigmatic passages that show at what point the art of sounds does know how to explain the unexplainable. "What's going on?", murmurs an anxious, strange voice at the start of the work. An undeniable reality hides behind the words that then wants to reassure the child, "It's nothing, my dear. Try to sleep..." So life turns us aside with certain comforts about the morbid thought of our next disappearance. Didactic comments here and there throughout the work perhaps don't make for unanimity (a narrator cites Bettelheim on occasion) but, to my mind, it gives the work an extra dimension by drawing attention to the unconscious significance of fairy tales. To sum up, I say Forêt profonde is a gripping and beautiful work that, I believe, will complement the success of Sous le regard d'un soleil noir. Both works will soon be released on the empreintes DIGITALes label. The concert projection by the composer did justice to the quality of these works. At times I would have appreciated higher sound levels, particularly during Forêt profonde, but I know the listening situation probably varied a lot depending on where you were sitting in the hall. I can only congratulate ACREQ for having organized an acousmatic concert of such a high quality, especially since such events are all too rare in Montréal these days. - Stéphane Roy Stéphane Roy royst@ere.umontreal.ca is a composer. His pieces have been performed in many European and American countries, and he has won many national and international compositions. A PhD in Music composition, he is presently teaching auditory perception at the University of Montréal. - Translated by Frank Koustrup |
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